Faut-il se protéger ?

Sur les 2 dernier mois, les émotions ont été intenses au bloc.

Sans doute les plus intenses depuis mes débuts.

Beaucoup de jeunes, pas mal de décès, des femmes enceintes dont une avoir la césarienne au bloc cardiaque, deux patients dont on voit l’aorte lâcher et pour lesquels nous n’avons presque rien pu faire, des décès, pas mal de tamponnades sur des cas qui devaient être simples.

Est ce que j’étais inconsciente de ce qui se passait au début ou est ce que sur les deux derniers mois nous n’avons tout simplement pas eu de chance?

Il y a quelques temps un IADE nous disait qu’on était privilégié au bloc par rapport à la réa car nous n’avons pas à nous confronter à la famille, ses peurs et sa tristesse.

C’est vrai. Mais nous faisons face parfois à des situations compliquées.

Vendredi, nous avons quelques minutes de calme et nous en avons profité pour parler un peu de notre semaine. Ma collègue me raconte qu’elle s’est retrouvée avec une jeune femme qui avait été endormie pour une greffe cardiaque mais pour laquelle nous n’avons finalement pas accepté le cœur du donneur. La patiente avait dû être réveillée en réanimation où il lui a été annoncé qu’elle n’avait pas été greffée.

En me racontant ça, elle écrase une larme. La patiente a l’âge de sa fille. Elle imaginait la déception qu’elle avait pu avoir.

Moi, je lui raconte ma nuit atroce. Une patiente qui devait juste avoir un point sur l’oreillette. Une patiente qui avait quasi la même date de naissance que moi, les enfants du même âge que les miens, une vie proche de la mienne, presque mon double.

En l’ouvrant, tous les tissus partent en lambeaux. A force de vouloir réparer, au declampage de l’aorte, elle se déchire de partout. J’explique à mes collègues, la larme à l’œil, que c’est éprouvant, stressant de voir une cage thoracique se remplir de sang à presque déborder. Je ne sais pas par que miracle cette femme s’en est sortie vivante de son intervention mais ses jours sont comptés.

Le troisième collègue raconte lui comment il a été éprouvé par la mort d’un jeune de 20ans. Il est plutôt bourru mais on le sent affecté.

Lui: « Il faut qu’on se protège plus. »

Moi: « De? »

Lui: « De tout ça. Regarde, on a passé du temps à parler avec les patients et on est touchés. »

Moi: « On est touché par la Vie. En vrai, on est touché par des gens qui nous racontent l’intime, on est ensuite dans l’intimité de leur corps. Certains sont morts, d’autres sont en vie mais une chose c’est que nous sommes bien vivants, nous.  Je refuse de m’épargner des émotions. Faut vivre à fond. Ne pas se laisser envahir par les émotions négatives, OK. Savoir tempérer, repérer ses failles, OK. Mais pour le reste, je vais au devant des émotions. Hors de questions de s’épargner de vivre! »

Je crois que ce qui a radicalement changé en moi depuis le début de mes études d’infirmière, c’est ma soif et de vivre intensément.

Je ne veux pas avoir de regrets. Regarder la vie passer.

Il me semble que ça été au premier mort que j’ai du voir en maison de retraite. 

Je pense que c’est ce qui a fait ma séparation avec le père de mes enfants. La tiédeur me consumait de l’intérieur paradoxalement. 

D’être confrontée presque quotidiennement à la mort me donne une furieuse envie de vivre. Sans trop me protéger des émotions fortes. 

Et vous? Allez vous au devant de vos émotions ou mettez en place des protections? Lesquelles?

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Un commentaire pour Faut-il se protéger ?

  1. Ton article pose bien la question en effet. Par contre est ce que vouloir vivre pleinement ses émotions implique nécessairement d’accpeter de se prendre en pleine figure tout ce qui peut etre mauvais aussi ?
    Comme tu le disais dans ton article du 1er avril (où je me suis fait plus ou moins avoir) parfois en rentrant du boulot, on peut se voir agir de manière aggressive envers son entourage. Le fait d’accumuler le mauvais tout au long de la journée nous transforme à la longue, qu’en penses-tu ?
    Je vais prendre un exemple personnel (qui n’est donc absolument pas un argument valable je l’entend bien). A côté de monde IDE, j’en cotoie un autre, celui de sapeur pompier. La confrontation aux souffrances, à la mort, à la violence des choses n’est certes pas la même, mais me semble bien comparable quand même. Nous sommes nous aussi confronté aux familles. A leurs regards pleins de peur et d’espoir. Le moment le plus dur pour moi aura été quand, lors d’une désincarcération, j’ai discuté avec une victime. Elle avait les jambes broyées par son moteur et nous savions pertinemment qu’au moment de la libérer, l’hémorragie serait telle qu’il allait mourir. Je discutait avec quelqu’un de condamné. Mes collègues le savaient aussi. Ce qui devait arriver arriva. Au retour c’est le calme dans le camion. Une fois à la caserne, on prend un café ensemble, on fait le point, puis on n’en parlera plus. Ce n’est pas tabou pour autant, c’est juste que le négatif ne doit pas prendre racine. Il faut que cela glisse sur nous pour pouvoir rentrer chez nous et ne pas effrayer nos proches.
    Tout ça pour dire quoi ? Que oui il est nécessaire de vivre ses émotions. De ne pas devenir des pantins de glace. Mais oui il est également indispensable d’être capable de nous protéger si l’on veut pouvoir durer dans nos vie et ne pas s’en prendre aux personnes autour de nous. Se protéger de nous même c’est quelque part aussi protéger nos patients.

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